Réflexion
“Dîtes la vérité. Faîtes ce qu'il faut faire. N'ayez pas peur.”
La conférence a permis aux participants de parler de leur expériences, au travers de leur propres histoires. Au total, environ 50 défenseurs des droits humains ont donné leur témoignage lors de la réunion. Ils ont décrit de nombreuses violations auxquelles ils sont confrontés mais ils ont également donné des solutions pour lutter contre ces violations. Ci-dessous se trouve la liste des principaux problèmes rencontrés par les défenseurs des droits humains:
● La prédominance de l'impunité et la difficulté à protéger les droits humains lorsque l'Etat est criminel ou incompétent ou lorsqu'il n'y a pas de règle de droit; ● L'importance de la coopération et des alliances au niveau national et international; L'impact de la mondialisation de la politique et de l'économie sur les problèmes nationaux; ● L'émergence de nouveaux acteurs, dont les compagnies privées et la violation des droits par les personnes privées. ● L'importance primordiale de la gestion de la peur et des risques, et ● L'importance de trouver des moyens de résister au désespoir et reconstruire l'espoir et la confiance des personnes privées et publiques en remportant de petits succès tout en tentant de remplir de plus grands objectifs.
Cinq problèmes supplémentaires méritent d'être plus détaillés car ils ont fait l'objet de discussions et ont retenu l'attention des participants lors de la conférence. Harcèlement et Intimidation
La plupart des témoignages décrivaient différentes formes de harcèlement ou d'intimidation rencontrés par les défenseurs des droits humains. Beaucoup d'entre elles sont trop connues. La liste ci-dessous souligne la variété et le sérieux du harcèlement auquel les défenseurs des droits humains doivent faire face. Certaines formes de harcèlement indiquent également de nouvelles façons de faire qui doivent être surveillées. (La référence à certains Etats est basée sur les expériences personnelles des participants et cette liste n'est pas exhaustive.) ● Inscription – lente ou refusée (Israël, Kirghizistan...) ● Procès – Exercer une action en justice contre les défenseurs des droits humains et mener les ONG à la faillite (Turquie, Malaisie...). ● Diffamation (Nicaragua, Inde...). ● Harcèlement des familles, éloignement des amis (Tunisie, Malaisie...). ● Ingérence dans l'administration et attaque des biens (Mauritanie, Tunisie...). ● Torture (Mauritanie, Honduras...) ● Arrestation et emprisonnement (Beaucoup de pays...) ● Saisie de biens, y compris des ordinateurs et des données (Philippines, Guatémala...) ● Communications sur écoute (Philippines, Tunisie...) ● Suppression de la citoyenneté ou refus d'accorder celle-ci (Bahreïn....) ● Refus de reconnaître une responsabilité officielle lorsqu'une violation a lieu (Mexique, République Démocratique du Congo...) ● Refus d'accorder un statut professionnel ou personnel (Mauritanie...) ● Meurtre, assassinats ( Colombie, Tchétchénie...) ● Menaces de mort ( Kirghizistan, Honduras...) ● Violences physiques (Tunisie...) ● Surveillance permanente (Cameroun, République Dominicaine) ● Mettre des indicateurs au sein du cercle familial (République Démocratique du Congo) ● Des pressions financières indirectes, accusation d'irrégularités financières (Israël, Malaisie..) Certaines de ces menaces nommées ci-dessous ne sont pas les plus sérieuses mais une attention toute particulière doit être observée en ce qui les concerne.
Le harcèlement administratif est l'une d'entre elles. Plusieurs participants ont mentionné des moyens utilisés par les gouvernements pour empêcher ou bloquer le travail des défenseurs des droits humains. L'une des défenseurs par exemple, a décrit comment les autorités Israéliennes ont retardé l'inscription de son ONG, en l'accusant de manoeuvres financières frauduleuses et en disant que l'ONG avait outrepassé son mandat. En Malaisie, le gouvernement a fait un procès à plusieurs ONG, les accusant de faillite et utilisant des lois qui sont habituellement peu restrictives. L'utilisation des lois par ce que l'un des participants appelle les gouvernements “despotiques doux” est un fait qui doit être contrôlé.
L'intimidation, en exerçant une pression sur la famille et les amis a aussi été noté. Cette forme de harcèlement a été peut être plus mentionné par les femmes. Dans un certain nombre de pays, y compris la Tunisie, les autorités ont menacé, harcelé et blessé des membres de familles des défenseurs des droits humains dans le but d'intimider les défenseurs et de les empêcher de travailler. Il est conseillé aux amis des défenseurs de ne pas les fréquenter. Quant aux amis proches et aux membres de la famille, ils peuvent perdre leur emploi. Dans quelques cas, des proches ont été assassinés. Face à de telles intimidations, les parents peuvent ressentir le besoin d'envoyer leurs enfants à l'étranger ou d'arrêter leur travail pour protéger leurs enfants ou leurs partenaires.
“Les femmes se battent aussi pour les droits de leurs enfants et de leurs maris. Elle n'agissent pas par choix mais parce que leur position au sein de la famille les rende responsable.”
Dans un cas, le gouvernement est allé jusqu'à renier la citoyenneté de la défenseure des droits humains concerné, affirmant qu'elle n'était pas une citoyenne du pays parce que son grand-père était né dans un autre pays. Cette pratique a été signalée récemment dans différents pays, en Côte d'Ivoire par exemple et doit aussi être surveillé.
Toutes ces formes d'intimidation ont pour but de briser l'esprit des défenseurs des droits humains en leur faisant craindre pour eux-mêmes ou pour leur famille et les isolent de la société. Certaines techniques sont faites pour effrayer les défenseurs des droits humains directement; d'autres sont destinées à effrayer les personnes qui les entourent. Un intervenant d'Aceh a décrit comment des défenseurs des droits humains ont été assassinés pour avertir les autres défenseurs d'arrêter leur travail. Des corps ont également été retrouvés dans des lieux publics pour créer un sentiment de peur parmi la population. D'autres formes d'intimidation plus modérées et moins graves doivent être aussi surveillées, principalement parce que la violation des droits humains est moins flagrante dans ces cas là. Créer des alliances et apporter un soutien pour faire en sorte que les défenseurs des droits humains ne soient pas isolés et démoralisés par une “intimidation douce” est sans aucun doute une importante tâche car les gouvernements semblent être avide de ces méthodes qui leur permettent de contrôler les critiques et la contestation.
“Ce que nous faisons est légitime.”
Pour ce qui est de la légitimité, Hina Jilani a fait remarqué qu'il est particulièrement important actuellement de défendre le droit de manifester pacifiquement ainsi que la liberté d'expression et d'association. Alors qu'elle était la Représentante spéciale du Secrétaire général pour la question des défenseurs des droits de l'homme, Mme Jilani a remarqué une tentative de restriction de la liberté d'expression et du droit de manifester qui se répand dans de nombreux pays. De telles restrictions sont souvent justifiées par les gouvernements au nom de la guerre contre le terrorisme. Elle a rappelé que la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme n'est pas seulement destinée à protéger les défenseurs des droits humains (d'autres traités le font) mais à protéger le droit de faire des actions en faveur de la défense des droits humains. L'Article 12 indique clairement le droit de manifester pacifiquement contre la violation des droits , et les Etats ont une obligation (que beaucoup d'entre eux ne respectent pas) qui est de protéger ce droit dans leurs pays.
“Aujourd'hui, la chose la plus important est de parler en public.” La “guerre contre le terrorisme”
“C'est difficile d'expliquer quelle tragédie fut le 11 septembre, pour beaucoup de gens, en plus de ceux tué dans et à cause des avions. Il est devenu beaucoup plus difficile d'être un défenseur des droits humains.”
Les défis lancés aux droits humains par les actes terroristes puis par la guerre contre le terrorisme ont été évoqués à plusieurs reprises pendant la conférence. Ce problème a été soulevé par des participants venus des Etats-Unis, qui ont parlé à la fois des menaces pour les droits civils et pour les nouvelles actions concernant les droits humains qui sont apparus après le 11 septembre, mais aussi des efforts qui sont faits au sein des Etats-Unis pour remplacer la vision des droits basée sur une approche américaine par une approche qui se base sur le droit et les standards internationaux. Cette évolution prendra du temps mais le travail a commencé et est en progrès constants.
“ Nous vous demandons d'être solidaires, nous ne vous demandons pas des actions en notre faveur, ce qui serait inapproprié, mais nous vous demandons de comprendre que nous sommes aussi isolés que vous.” Citation d'un intervenant Américain.
D'autres participants ont évoqué avec quel cynisme et opportunisme, leurs gouvernements ont utilisé le prétexte de la “guerre contre le terrorisme” pour réduire les droits civils. Ils ont aussi parlé du danger de la militarisation de leurs pays. En Indonésie, au Kirghizistan, en Colombie, les acteurs politiques utilisent la menace terroriste pour militariser ou augmenter l'influence militaire au sein de l'Etat.
“Nous sommes face à une nouvelle menace maintenant. La militarisation se développe, la démocratie a été impossible pendant plus de 30 ans à cause de cette militarisation. Nos droits ont toujours été restreints au nom de la sécurité nationale. Mais pour la première fois, la sécurité nationale est utilisée comme une arme d'envergure mondiale, et non plus national ou régional, ce qui a des effets extrêmement mauvais sur les droits humains dans le monde entier.”
Les participants ont clairement faire remarqué que les actes terroristes violaient les droits humains et sont des crimes selon le droit international: En même temps, ils ont rappelé que les Etats (selon les termes d'Hina Jilani) ont l'obligation d'assurer la sécurité, alors qu'eux les défenseurs ont pour but de protéger les droits humains, et dans ce contexte, la paix et la sécurité devraient être considérés comme les éléments d'un même tableau, basé sur les droits humains. Beaucoup de participants ont réitéré l'idée que des réponses à des actes de violence politiques, y compris des actes terroristes, ne seront pas effectives d'un point de vue militaire ou politique, il faut donner la priorité à la justice, sinon, les droits de l'homme en partiront.
“La stabilité n'est pas notre objectif: l'impartialité l'est.” Les personnes en danger.
Hina Jilani considère que les violations des droits humains les plus sévères et les plus systématiques qu'elle n'ait jamais rencontré sont à l'encontre des communautés qui demandent l'indépendance ou l'autodétermination, ainsi que contre ceux qui luttent pour l'obtention de réformes démocratiques. Soulignant le fait que le droit à l'autodétermination est prévu par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et que d'autres traités concernant les droits humains protègent le principe de démocratie, elle a fait remarqué à l'assistance la gravité des violations des droits humains et la suprématie de l'impunité dans ces cas là. Nous avons entendu des témoignages déchirants à ce sujet, de personnes décrivant leurs expériences au Kurdistan, en Tchétchénie et à Aceh, mais aussi de défenseurs des droits humains travaillant au Kirghizistan, en Colombie, en Tunisie, en Afghanistan et en Irak.
Une frustration particulière a été mentionnée par les défenseurs des droits humains dans les pays qui ont connus des réformes démocratiques il y a peu de temps, après avoir subit un régime militaire. Dans certains cas, les minorités se sentent aussi démunies et exclues qu'avant et considèrent n'avoir bénéficié d'aucun avantage du changement politique.
“Nous nous demandons parfois si une démocratie militarisé est vraiment mieux qu'un régime militaire. Nous voulons que notre gouvernement, les gouvernements étrangers et les compagnies privées travaillent avec nous pour développer une forme de démocratie qui reflète nos besoins et qui soit vraiment participative.”
Les intervenants travaillant avec des groupes tels les Dalits en Inde ou les gens réduits en esclavage en Mauritanie ont également manifesté leur colère car ces minorités continuent de subir une discrimination économique et sociale et sont confrontés à l'intolérance qui est profondément ancrée.
“ J'ai été accusé d'être raciste parce que j'ai soulevé le problème du racisme...J'ai été emprisonné pour cela...J'ai été torturé...” La pauvreté et les droits économiques, sociaux et culturels.
“Toutes les trois secondes, un enfant meurt à cause de la pauvreté... Sans aucun doute la plus embarrassante question morale de ce nouveau siècle est de comprendre comment des violations aussi massives et systématiques, chaque jour, ne trouble pas la conscience des gens qui les méprisent.” Pierre Sané.
Au-dessus de tous les cas particulier, et inégalé en ce qui concerne la violation des droits à une échelle massive, se trouve la pauvreté. Les participants ont passé beaucoup de temps à discuter de ce problème et des droits économiques, sociaux et culturels. Et plus particulièrement ils ont cherché comment éliminer la pauvreté en intégrant ce thème à leur travail sur les droits humains.
Pierre Sané, l'assistant du Directeur Général de l'UNESCO, considère que la pauvreté est une violation des droits humains et que les défenseurs des droits humains doivent la combattre en s'inspirant du même esprit que celui qui a permis de mettre fin à l'esclavage et au colonialisme. Seule une nouvelle vision basée sur les droits pourra créer un élan politique. “Assimiler la pauvreté à une violation des droits humains signifie d'aller au-delà d'une justice internationale, qui concerne les relations entre les Etats et les Nations, pour construire une justice mondiale, qui s'appliquerait aux relations entre les êtres humains, vivant dans une société mondiale.”
Parlant au nom de Karen Kenny, Donncha O'Connell a souligné l'importance penser de façon holistique et pratique lorsqu'on travaille pour la promotion des droits économiques, sociaux et culturels. Une approche holistique est nécessaire parce que la promotion des droits économiques, sociaux et culturels ne peut se faire correctement si les droits civils et politiques ne sont pas respectés et vice-versa. Beaucoup de participants ont agréé et rappelé que tous ces droits sont interdépendants.
“La pauvreté est à la racine de toutes les violations, et toutes les autres violations sont à l'origine de la pauvreté.”
Les participants ont relevé que trop souvent, il y a un double standard mondial. Les Gouvernements et les activistes des pays les plus riches demandent que des réformes démocratiques et politiques soient faîtes, mais trop souvent, ils ne répondent plus lorsqu'on leur demande de faire des actions contre la pauvreté et l'injustice économique.
“Les réponses de l'occident à différents problèmes ont été inégales. Lorsque la question des mutilations génitale des femmes (MGF) a été soulevée, il y a eu une énorme réponse internationale qui nous a étonné. Mais lorsque nous parlons de paix, des conditions économiques et de la justice, nous n'avons pas la même réponse. Nous avons besoin d'un standard. Nous avons besoin d'une nouvelle solidarité internationale.”
Donncha O'Connell, représentant Karen Kenny, a rappelé que les défenseurs des droits humains ont aussi besoin d'adresser des problèmes concernant le renforcement des droits économiques, sociaux et culturels de façon pratique. Ainsi, ils analysent les problèmes locaux mais aussi les problèmes systémiques qui sont à la base des échecs du respect des droits économiques et sociaux, et le lien entre la violation des droits économiques, sociaux et politiques au niveau local, régional, national ou international et la politique mise en place pour les faire respecter. Karen Kenny a suggéré, d'après lui, que les défenseurs des droits humains construisent un nouveau réseau des droits économiques, sociaux et culturels qui a été formé, pour partager leurs connaissances, avoir une utilisation la plus rentable de ces connaissances, améliorer la prise de conscience et évaluer l'impact et le succès des différentes stratégies.
En contribution à ce projet, Front Line, avec l'aide de Felix Morka, a développé un manuel en ligne sur les droits économiques, sociaux et culturels, disponibles à partir du site web de Front Line (www.frontlinedefenders.org). Le manuel donne des informations sur les droits économiques, sociaux et culturels ainsi que des études de cas. Des études de cas sont incluses dans le manuel pour illustrer comment le cadre des droits humains peut être utilisé pour promouvoir les droits économiques et sociaux, et est un outil utile pour les défenseurs. Le site web a été présenté par James Mehigan.
Lors de l'atelier sur les droits économiques, sociaux et culturels, les participants ont soulevé un certain nombre de problèmes. Beaucoup d'entre eux ont constaté que très peu de personnes connaissaient les droits économiques, sociaux et culturels dans leur pays et qu'il était nécessaire de les faire connaître.
“ Notre lutte pour survivre prend tellement de place que nous oublions parfois que les droits économiques sont des droits.”
D'autres ont noté combien il était difficile de travailler sur les droits économiques, sociaux et culturels dans certains pays tels la République Démocratique du Congo, qui est l'objet de nombreux conflits internes et de guerres. “La majorité de nos écoles a été détruite; nos hôpitaux également. Les enseignants et les médecins ont fui le pays. Beaucoup de personnes meurent à cause du manque de médicaments. Dans ce contexte, il est difficile de parler de droits économiques et sociaux.”
Beaucoup de participants, en particulier ceux venus d'Afrique et d'Asie Centrale, ont insisté sur le fait que leurs gouvernements sont incapables ou ne veulent pas mettre en place les services dont dépendent les droits économiques et sociaux. Les participants considèrent que les Etats devraient remplir leurs obligations car ils collectent des impôts auprès des gens et devraient donc dépenser cet argent de façon juste, mais en pratique, les écoles et les cliniques restent ouvertes parce que les parents payent les enseignants et les médecins directement. Les participants étaient désespérés en voyant que les agents de l'Etat et les autorités étaient corrompus et que la plupart ne voulaient pas accepter leur responsabilité qui est de servir le Peuple et de protéger leurs droits économiques et sociaux.
“ J'ai voulu aider des enfants qui vivaient dans la rue et pour cela, je suis allé voir le Gouverneur de ma ville. Il m'a regardé, a haussé les épaules et m'a dit: “ Aller voir l'UNICEF.”
La situation en Amérique Latine est quelque peu différente. Le participants ont décrit des efforts de coopération pour renforcer le respect des droits économiques, sociaux et culturels, que ce soit en contrôlant le budget (Guatémala), en établissant des standards (Panama), en coopérant avec l'Organisation Internationale du Travail et les syndicats pour exercer une pression sur le gouvernement pour qu'il fasse des réformes (Nicaragua) ou en mettant en place des plans de développement au niveau local (Colombie, Honduras). Cependant, ici aussi, il reste beaucoup de choses à faire comme développer les compétences dans ce domaine et améliorer les connaissances auprès de chacun. C'est un nouveau domaine qui a encore besoin d'être développé. Par ailleurs, comme l'a fait remarqué l'un des participants, travailler sur le problème des droits économiques, sociaux et culturels peut permettre aux défenseurs des droits humains de toucher un nouveau public.
“ Les droits économiques et sociaux sont nécessaires parce qu'ils permettent aux organisations des droits humains d'atteindre les gens ordinaires. Travailler sur les droits économiques, sociaux et culturels aide les gens dans leur vie quotidienne.”