Posted 2010/10/13
Chine : Déclaration du Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo lors de son procès le 23 décembre 2009
Liu Xiaobo« La liberté d'expression est la base des droits humains, la source de l'humanité et la mère de la vérité. Bloquer la liberté d'expression, c'est fouler aux pieds les droits humains, étrangler l'humanité et supprimer la vérité»
Texte abrégé de la déclaration de Liu Xiaobo devant la Cour
« Juin 1989 a été un tournant au cours de mes 50 années de route de vie. Avant ce moment, je faisais partie du premier groupe d'étudiants à passer les examens d'entrée fraichement rétablis à l'université après la Révolution Culturelle; ma carrière suivait son cours normal, de licence à maitrise, en route vers un doctorat. Une fois diplômé, je suis resté comme professeur à l’Université Normale de Pékin.
Sur l'estrade, j'étais un enseignant populaire, bien accueilli par les étudiants. J'étais aussi un intellectuel public. Dans les années 80, j'ai publié des articles et des livres qui ont eu un certain impact. J'étais invité à parler un peu partout, et ai été invité comme professeur en Europe et aux États-Unis. Ma règle de vie était de vivre honnêtement, de façon responsable et digne en tant qu'être humain autant que dans mes écrits.
En conséquence, parce que j'étais rentré des États-Unis pour participer au mouvement de 1989, j'ai été emprisonné pour « propagande contre-révolutionnaire et incitation au meurtre », et j'ai perdu la plateforme que j'aimais ; je n'ai plus jamais été autorisé à publier ou à parler en public en Chine.
Tout simplement pour avoir exprimé une opinion politique divergente et avoir participé à un mouvement pacifique et démocratique, un enseignant a perdu son estrade, un auteur a perdu le droit de publier et un intellectuel a perdu le droit de s'exprimer publiquement. C'était triste, à la fois pour moi en tant qu'individu, et pour la Chine après trois décennies d'ouverture et de réformes.
En y repensant, toutes les expériences les plus dramatiques de ma vie depuis le 4 juin 1989, sont toutes liées aux tribunaux ; les deux occasions que j'ai eues de m'exprimer publiquement l'ont été lors de procès devant le tribunal intermédiaire du peuple de Pékin, l'un en 1991, l'autre actuellement. Bien que le chef d'accusation ait été différent dans les deux cas, il s'agissait en fait de la même chose, dans les deux cas, de délit d'opinion.
Vingt ans plus tard, les âmes innocentes du 4 juin attendent toujours de reposer en paix, et moi, qui ai été conduit sur le chemin de la dissidence par les passions du 4 juin, j'ai perdu le droit à la parole dans mon propre pays après avoir quitté la prison de Qincheng en 1991. Je ne pouvais plus m'exprimer qu'à travers les médias étrangers et j'ai donc été surveillé pendant des années, placé en résidence surveillée (mai 1995-janvier 1996), envoyé en camp de rééducation par le travail (octobre 1996-octobre 1999), et je me retrouve de nouveau mis au banc des accusés par les ennemis au sein du régime.
Mais je veux encore dire à ce régime qui me prive de ma liberté que je maintiens ce que j'ai dit il y a vingt ans lorsque j’ai déclaré la grève de la faim - je n'ai pas d'ennemis, je n'ai pas de haine. Aucun des policiers qui m'ont surveillé, arrêté, interrogé, aucun des procureurs qui m'ont poursuivi, aucun des juges qui m'ont condamné, ne sont mes ennemis. Et même si je ne peux pas accepter votre surveillance, vos poursuites ou vos condamnations, je respecte vos professions et vos personnalités. Cela s'applique aux procureurs actuels : j'ai été conscient de votre respect et de votre sincérité lorsque vous m'avez interrogé le 3 décembre.
Car la haine ronge la sagesse et la conscience d'une personne ; le sentiment d'inimitié peut empoisonner l'esprit d'une nation, inciter à des luttes pour la vie et la mort, détruire la tolérance et l'humanité d'une société, et bloquer la progression d'un pays vers la liberté et la démocratie. J'espère ainsi transcender mes vicissitudes personnelles en une compréhension du développement de l'État et des changements de la société, m'opposer à l'hostilité du régime avec mes meilleures intentions et atténuer la haine avec de l'amour.
Je suis fermement persuadé que le progrès politique de la Chine ne cessera jamais, et je suis très optimiste sur la perspective de voir la liberté arriver en Chine dans l'avenir, car aucune force ne peut bloquer le désir humain de liberté. La Chine deviendra un jour un pays d'État de droit dans lequel les droits humains seront suprêmes. J'espère que de tels progrès se feront également sentir dans le déroulement de ce procès, et espère un verdict juste de cette cour -un verdict qui tiendra face au jugement de l'Histoire.
Demandez-moi quelle a été l'expérience la plus heureuse de ces deux dernières décennies, et je vous répondrai que c'est d'avoir obtenu l'amour sans limite de ma femme Liu Xia. Elle ne peut pas être présente dans ce tribunal aujourd'hui, mais je veux quand même te dire, mon amour, que j'ai confiance en ton amour pour moi, qui sera toujours le même. Au fil des années, dans ma vie non-libre, notre amour a connu de l'amertume provoquée par l'environnement extérieur. Mais en y repensant, il est sans limite. Je suis condamné dans une prison visible, alors que tu attends dans une prison invisible.
Ton amour est la lumière du soleil qui transcende les murs et les barreaux des prisons, qui caresse chaque endroit de ma peau, qui réchauffe chacune de mes cellules et qui me permet de conserver mon calme intérieur de telle sorte que chaque minute passée en prison soit pleine de sens.
Ton amour est la lumière du soleil qui transcende les murs et les barreaux des prisons, qui caresse chaque endroit de ma peau, qui réchauffe chacune de mes cellules et qui me permet de conserver mon calme intérieur de telle sorte que chaque minute passée en prison soit pleine de sens. Mais mon amour pour toi est plein de culpabilité et de regrets, au point d'alourdir parfois mes pas. Je suis un rocher dur dans le monde sauvage, qui doit affronter de terribles intempéries, et trop froid pour qu'on ose le toucher. Mais mon amour est solide, acerbe et peut franchir tous les obstacles. Et même si je suis réduit en poussière, je t'envelopperai de mes cendres.
Avec ton amour, j'affronte ce procès calmement, sans aucun regret sur mes choix, et en regardant l'avenir avec optimisme. J'espère qu'un jour mon pays sera un pays de libre expression, où toutes les paroles des citoyens seront traitées avec égalité ; où différentes valeurs, idées, croyances et opinions politiques rivaliseront et coexisteront pacifiquement ; où les opinions de la majorité et de la minorité auront les mêmes garanties ; en particulier un pays où les opinions de ceux qui divergent avec le pouvoir seront respectées et protégées ; où toutes les opinions politiques pourront s'exprimer pour que le peuple puisse choisir ; où tous les citoyens pourront exprimer leurs opinions politiques sans craintes ; où plus personne ne subira de persécutions politiques pour avoir exprimé une opinion divergente.
J'espère être la dernière victime de l'inquisition intellectuelle sans fin en Chine, et qu'après cela plus personne ne sera plus jamais emprisonné pour ses prises de position.
La liberté d'expression est la base des droits humains, la source de l'humanité et la mère de la vérité. Bloquer la liberté d'expression, c'est fouler aux pieds les droits humains, étrangler l'humanité et supprimer la vérité.
Je ne me sens pas coupable d'avoir voulu utiliser mon droit constitutionnel à la liberté d'expression, et d'avoir rempli mes responsabilités sociales en tant que citoyen chinois. Et même si on m'en accusait, je ne m'en plaindrai pas ».
Ceci est une version abrégée de la déclaration de Liu Xiaobo, écrite par Liu lors de son procès le 23 décembre 2009. Elle a été traduite en Anglais par le Professeur David Kelly du Centre de Recherche sur la Chine, University of Technology, Sydney.












