Ouzbékistan: la décision de l’UE concernant les sanctions contre l’Ouzbékistan considérée comme «absurde»

Selon un rapport de l’IWPR (the Institute for War and Peace Reporting, « les défenseurs des droits humains en Ouzbékistan et à l’étranger sont en colère et déçus suite à la décision de l’Union européenne de lever les sanctions contre le gouvernement ouzbek, alors qu’il y a de fortes évidences qui démontrent que le régime est plus répressif que jamais ». Les 15 et 16 octobre, les Ministres des Affaires étrangères de l’UE se sont rencontrés à Luxembourg et ont levé les restrictions de visa qui touchaient huit membres importants du gouvernement ouzbek, accusés d’avoir participé à la répression sanglante d’une manifestation en mai 2005 à Andijan, dans l’est du pays.

Texte de la déclaration de l’IWPR

27/10/2007 Alors que les chiffres officiels dénombrent 189 morts et plus de 500 blessés, suite à l'intervention des forces de sécurité qui ont ouvert le feu sur une foule de manifestants pacifiques le 13 mai 2005 à Andijan, certains groupes de défenseurs des droits humains estiment que le chiffre est plus proche de 800.

Dans les jours qui suivirent la manifestation, les autorités ouzbèkes ont arrêté toutes les personnes suspectées d’être impliquées dans la manifestation ainsi que tout témoin, avant de s’engager dans une campagne de répression contre les défenseurs des droits humains et autres dissidents à travers le pays. Elles ont aussi chassé hors du pays les quelques organisations étrangères restantes liées à la société civile, au développement des médias ou à de simples programmes culturels.

La décision de l’UE de lever presque toutes les sanctions contre un pays qui est sous le joug de l'un des régimes les plus autoritaires du monde, a provoqué la colère de la société civile. Surat Ikramov, le directeur de Initiative Group of Independent Human Rights Advocates of Uzbekistan a déclaré que la levée des sanctions était « absurde » car aucune enquête internationale n’est prévue à Andijan. « Je pense que l’UE devrait établir des sanctions qui pousseraient n’importe quel Etat à réagir », a-t-il déclaré.

Vu la situation, « les autorités ouzbèkes sont très flexibles; elles accepteront certainement de dialoguer et d’entamer des négociations, mais elles ne rempliront pas les conditions requises ».

Les sanctions de l’UE avaient été imposées en novembre 2005, après que le gouvernement du président Islam Karimov ait refusé une enquête internationale indépendante sur le massacre. Cette enquête avait été requise en premier lieu par Louise Arbour, la Commissaire de l’ONU pour les Droits de l’Homme, et ensuite par le gouvernement américain.

Les sanctions comprenaient une suspension partielle de l’Accord de Partenariat et de Coopération qui régit les relations entre l'UE et l'Ouzbékistan, un embargo sur les ventes d’armes de l’UE à l’Ouzbékistan, ainsi qu’une interdiction de visa pour douze membres du gouvernement accusés d’avoir donné leur accord pour le recours à la force contre les manifestants.

Malgré le maintien du refus de Tashkent d’autoriser une enquête, et malgré d’autres évidences qui suggèrent qu’il n’y a eu aucune amélioration en ce qui concerne la situation des droits humains, les Ministres des Affaires étrangères ont levé les restrictions de visa à l'encontre de quatre des douze membres du gouvernement, lorsque les sanctions ont été revues en mai 2007.

Les groupes qui militent pour les droits humains et qui sont chargés de veiller à la situation en Ouzbékistan, ont constaté que la situation des droits humains, qui était déjà alarmante, s’est considérablement dégradée après les événements d’Andijan. Par ailleurs, il n’y a eu aucun signe d’amélioration lors du « dialogue » établi avec Tashkent, après la décision de l'UE de prolonger les sanctions en novembre 2006. (Voir l’article de l’IWPY « Should EU End Sanctions Against Uzbekistan? »).

Pour justifier sa décision, le Conseil de l'Union européenne a déclaré dans un communiqué de presse qu’il « reste sérieusement inquiet de la situation des droits humains en Ouzbékistan » et que l’embargo sur les armes et les restrictions de visa seront maintenus pour encore 12 mois. Toutefois, « afin d’encourager les autorités ouzbèkes à s’engager dans la bonne voie pour améliorer la situation des droits humains », les restrictions de visa ont été suspendues pour six mois.

En contrepartie, le gouvernement ouzbek doit s’engager à « avancer » vers un certain nombre de standards, qui incluent: libérer les activistes des droits humains actuellement emprisonnés, autoriser les organisations non gouvernementales à travailler librement, et permettre au Comité International de la Croix-Rouge de visiter les centres de détention.

L’UE a indiqué qu’elle avait atténué les sanctions à cause d’« avancées positives », comme la volonté croissante du gouvernement ouzbek d'entamer un dialogue, la tenue de « discutions d’experts » sur Andijan, et la liberté conditionnelle des défenseurs des droits humains Umida Niazova et Gulbahor Turaeva, tous deux emprisonnés cette année à la suite de procès bâclés.

Selon une déclaration de l’UE, ces huit membres du gouvernement ouzbek sont toujours tenus « directement responsables d'un usage de la force aveugle et disproportionné à Andijan, ainsi que pour entrave à une enquête indépendante », mais ils seront libres de circuler en Europe pour les six prochains mois, et peut-être plus longtemps si l’UE juge que des progrès ont été faits.

Les dirigeants concernés sont Rustam Inoyatov, chef du Service de Sécurité Nationale; Ruslan Mirzoev, actuellement Ministre de la Défense et précédemment Conseiller du Service de Sécurité Nationale; le Major-Général Vladimir Mamo, député commandant des Forces spéciales du Ministère de l’Intérieur; le Colonel Gregory Pak, commandant des forces rapides d’intervention; et le Colonel Pavel Ergashev, qui, contrairement aux autres, commandait une unité des forces armées du Ministère de la Défense.

Deux anciens membres du gouvernement figurent sur la liste: l’ancien Ministre de l’Intérieur Zokirjon Almatov et son conseiller de l’époque Tohir Mullajonov.

Selon Human Rights Watch et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, les défenseurs des droits humains et les milliers de personnes qui ont été emprisonnées pour motif d’extrémisme religieux croupissent toujours dans les prisons ouzbèkes. Depuis quelques années, de nombreux rapports ont dénoncé les procès bâclés, les affaires montées et les fréquentes tortures des détenus.

« L’argument avancé est que si le gouvernement ouzbek est en colère, il ne sera pas possible de discuter des droits humains », a déclaré Holly Cartner de Human Rights Watch. « Cependant, la question des sanctions ne conduit pas à un dialogue creux; cela doit permettre au gouvernement ouzbek de changer de comportement. Sur ce point, Tashkent n’a cessé de régresser, notamment en détenant 13 défenseurs des droits humains ».

Un analyste politique basé à Tashkent pense que la diminution des sanctions ne devrait pas être perçue comme une récompense pour les progrès passés, mais plutôt comme une incitation pour que le gouvernement ouzbek fasse mieux à partir de maintenant.

« C’est une sorte de signal pour qu’il corrige la situation et soit en accord avec l’UE. L’Europe est toujours ouverte au dialogue et si l’Ouzbékistan entreprend des actions pour atteindre les objectifs fixés par l’UE, il pourra ensuite compter sur quelque chose [en retour] », a-t-il dit.

Vitaly Ponomarev, un expert de l’Asie Centrale pour le groupe russe de défense des droits humains Memorial, ne croit pas que la décision de l’UE ait été motivée par de si nobles motifs. Il prétend au contraire que l'appétit de l’Europe pour le secteur de l’énergie en Asie centrale a pris le pas sur les droits humains.

« Pour certains membres de l’UE, l’adoucissement des sanctions n’est qu’une tentative pour étendre leur présence géopolitique », a-t-il déclaré à l’IWPR. « Personne ne doit s’attendre à voir des effets positifs en ce qui concerne l’amélioration des droits humains ».

En juin, l’UE a approuvé une nouvelle stratégie pour l’Asie centrale. Développée sous la Présidence allemande, cette stratégie a pour but de développer la présence politique et l’influence de l’UE dans cette région, et l’accès aux sources d’énergie.

L’Ouzbékistan est un producteur de gaz naturel très important; la majorité de ses exportations allant à la Russie, qui est le principal fournisseur de l’Europe.

A la suite de la rencontre européenne, Benita Ferrero-Waldner, la Commissaire européenne chargée des relations extérieures, a confirmé que les sanctions avaient été amoindries dans le contexte d’une nouvelle approche avec l’Asie centrale.

« Je pense que nous devons au moins essayer… C’est le pays le plus peuplé [de la région], c’est un pays qui fait partie de notre stratégie pour l’Asie centrale. Je ne pense pas que nous devrions le laisser en dehors ce cette stratégie. Je pense que nous devrions nous engager à ses côtés et essayer de travailler pas à pas afin d’améliorer la situation des droits humains », a-t-elle annoncé, citée par RFE/RL.

L’Allemagne a usé de sa Présidence de l’UE afin que toutes les sanctions soient levées en même temps, malgré l’opposition de certains Etats membres. La position officielle de l’Allemagne est évidente depuis le début, lorsqu’elle a autorisé Almatov à se rendre dans le pays pour des raisons médicales en novembre 2005.

Certains analystes considèrent que les sanctions européennes n’ont pas eu d’impact sur le gouvernement ouzbek, si ce n’est de le pousser à restreindre les activités des organisations internationales et des médias étrangers, tout en continuant la répression des dissidents.

Akylbek Saliev, le directeur du Central Asian Institute for Strategic Analysis and Prognosis basé à Bishkek, a déclaré que l’interdiction de visa et l’embargo sur les armes « paraissent ridicules » et « n’ont aucun impact réel sur les autorités ou la population ». Et ce, parce que l'Ouzbékistan s'approvisionne en armes auprès de la Russie, pas de l'Europe, tandis que les officiels interdits d'entrée par l'Europe n'interviennent pas dans la réalisation d'accords commerciaux, a-t-il ajouté.

En Ouzbékistan, une nouvelle vague d’arrestations de masse a commencé le mois dernier, sous le prétexte d’un coup de balai anti-terroriste. Des observateurs sur place pensent que la plupart des charges sont inventées de toute pièce.

« Le gouvernement de Karimov ne considère pas les droits humains comme une priorité. La persécution et l’oppression continuent », a déclaré un journaliste ouzbek qui souhaite garder l’anonymat. « Je m’autorisais à espérer que les sanctions de l’UE feraient réagir les autorités ouzbèkes en ce qui concerne les droits humains. Je suis profondément déçu de l’adoucissement des sanctions ».

Dans les rues de Tashkent, nombre de personnes ne semblent pas au courant qu’une partie des sanctions a été levée, les journaux – extrêmement censurés - disent qu’ils n’en ont tout simplement pas entendu parler.

Un homme au courant pense que la décision de lever la plupart des sanctions n’encouragera pas le gouvernement à changer ses pratiques.

« La levée des barrières n’est pas une incitation », a-t-il déclaré. « S’il n’y a pas de barrières, alors aucun dirigeant ouzbek n’aura de crainte, et ils mèneront d’autres actions similaires à celle d’Andijan. C’est ce que nous craignons. »

Inga Sikorskaya est une éditrice de l’IWPR à Bishkek.