Kaboul: une mission de Front Line met en lumière les conditions dangereuses pour les défenseurs de droits humains
Andrew Anderson, le directeur adjoint de Front Line, a récemment entrepris une mission d'enquête d’une semaine en Afghanistan en vue de déterminer les risques encourus au quotidien par les défenseurs de droits humains. Il a particulièrement examiné la situation des femmes défenseures et des journalistes qui travaillent à dénoncer l’incompétence et la corruption gouvernementales.
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Publié le 12 septembre 2007 dans The Irish Times « J’ai demandé à mon chauffeur de me tuer au cas où quelque chose m'arriverait. Je ne voudrais pas qu’ils me capturent vivante. »
J’étais renversé en entendant ces propos d’une dame rencontrée à Kaboul, mais encore plus impressionné par la lueur de défi et de détermination qui jaillissait de son regard au moment où elle prononçait ces paroles, alors que nous évoquions les risques encourus par les femmes défenseures en Afghanistan. Elle expliquait qu’elle s’inquiétait chaque fois qu’un motocycliste collait à sa voiture en pleine circulation. Mais il y avait également chez elle une résolution d’acier à poursuivre son engagement pour les droits de ses concitoyennes, les femmes afghanes, quoiqu’il puisse lui en coûter.
Nous avions discuté des cas de Shokiba Sanga Amaaj et Zakia Zaki, deux femmes journalistes connues pour leur liberté de ton et assassinées début juin. Mais il était évident qu’elle n'était pas près d'être intimidée: « Nous devons absolument poursuivre notre action si nous voulons que les choses changent; ils ne pourront pas nous tuer toutes. »
J’ai, quand même, été soulagé d’apprendre que son chauffeur ne portait pas d’armes, bien que cela signifiait évidemment qu’il ne pourrait pas lui servir de garde du corps non plus. Elle disait qu’il était lui-même parfois inquiet lorsqu'ils étaient suivis par des voitures, mais elle lui demandait de les ignorer et de rouler vite.
En dépit de la formidable présence internationale en Afghanistan et des milliards qui ont été dépensés, les risques auxquels sont exposés ceux qui travaillent pour les droits humains demeurent très élevés. Même si les défenseurs que j’ai rencontrés à Kaboul ont tous été confrontés à des menaces, ils ont également souligné que la situation en province était pire encore.
Les organisations qui arrivent à travailler dans les zones rurales doivent la plupart du temps s’astreindre au préalable à de délicates négociations avec les notables locaux et les chefs religieux. Récemment, un activiste de terrain appartenant à une organisation afghane oeuvrant pour la paix a été enlevé. Ils nous ont expliqué que les enlèvements sont devenus une activité lucrative et que, parfois, leurs auteurs, criminels de droit commun, livrent la victime aux Talibans. Ils peuvent également négocier sa libération éventuelle.
A Kaboul j'ai rencontré Kamran Mir Hazar dans les bureaux de « Internews », une organisation internationale de promotion des médias, où il demeure confiné depuis qu’il a été arbitrairement détenu à deux reprises par le NDS, les services secrets afghans. A chaque fois, il a été relâché suite aux protestations des journalistes afghans. Cependant, il lui est depuis lors interdit de publier ses écrits sur la corruption et il ne se sent plus suffisamment en sécurité pour quitter son refuge.
La passion de Kamram pour la liberté d’expression et les nouveaux supports favorisant le partage des informations entre Afghans et le débat libre sur différents thèmes, éclate au grand jour lorsqu’il expose comment il a mis sur pied et géré le site Kabulpress.org qui a dévoilé la corruption gouvernementale et les crimes de guerre. En plus d'être journaliste, Kamram s’est avéré un poète remarquable qui m’a raconté de quelle manière il trouvait son inspiration auprès de poètes du monde entier, parmi lesquels Seamus Heaney. Malheureusement, il a décidé de suspendre la publication de Kabulpress.org jusqu’à la levée de la censure qu’on lui impose.
Plusieurs défenseurs des droits humains ont fait part de leurs craintes de voir le gouvernement multiplier ces mesures répressives, à mesure qu’il se discrédite auprès de la population en raison de sa mauvaise gestion et de la corruption. Durant mon séjour à Kaboul, le Parlement débattait de mesures destinées à placer l’indépendante Commission afghane des droits de l’homme sous contrôle gouvernemental, ainsi que de la suppression du Ministère de la Femme. Un défenseur des droits humains a assuré avoir reçu des menaces de mort après s'être exprimé dans des forums internationaux.
Bien que les défenseurs afghans des droits humains reconnaissent l’impact positif de la communauté internationale sur leur marge de liberté de travail sur les droits humains et les droits des femmes, ils se sont souvent montrés critiques envers la plus grande partie de l’aide internationale, déficiente en coordination et en efficacité. Il existe une frustration considérable face à l’immense gaspillage financier, dû soit à la corruption des autorités locales, soit aux marges énormes prélevées par les opérateurs non afghans ou encore aux salaires exorbitants versés aux personnels internationaux.
Un des moments les plus émouvants de la mission fut le spectacle de la joie exprimée par une équipe de l’Afghan Women's Skills Development Center, AWSDC (Centre afghan pour le développement des compétences féminines), à son retour d’un atelier sur les droits des femmes effectué auprès de chefs religieux et certains notables des tribus, à Bagram, trois jours durant. Malgré l’immense handicap d’avoir à surmonter les mentalités traditionnelles qui traitent la femme en objet, l’équipe pense accomplir de tangibles progrès.
L’AWSDC gère aussi un centre d’accueil pour les femmes victimes de violences. C’est un dispositif d’une immense utilité, mais qui attire régulièrement des menaces de mort provenant des familles ou des chefs communautaires qui exigent le retour des femmes.
La directrice de l’AWSDC, Mary Akrami, a expliqué que beaucoup de ceux qui formulaient les menaces avaient de solides relations auprès des seigneurs de guerre du Parlement. Elle a exfiltré clandestinement des femmes aux groupes armés qui, en retour, l’ont affublé du label de non musulmane et lui vouent une haine manifeste. Les femmes et les filles qui ont bravé les interdits culturels et religieux et ont déshonoré leurs familles doivent souvent s’enfuir pour avoir la vie sauve; elles trouvent refuge au centre de Mary.
En dépit des nombreux problèmes qu’affronte l’Afghanistan, on ne peut que rester admiratif face à l’exemple de ces femmes et ces hommes courageux qui oeuvrent pour les droits humains et pour assurer un meilleur avenir à leur pays. Il est évident que le fait d’assurer et de développer un espace où la société civile afghane puisse mener ses activités en toute indépendance, aura un impact décisif sur l’édification de la paix et d’un progrès durable.
Malheureusement, le gouvernement afghan n’a pas assuré un soutien constant à cet objectif, nonobstant les efforts conjugués de quelques personnes et de l’action de la communauté internationale. Les défenseurs afghans des droits humains poursuivent leur action, malgré les fréquents dangers qui les guettent; ils méritent pour cela un soutien et une protection accrus.
Andrew Anderson est le directeur adjoint de Front Line, la Fondation Internationale pour la protection des défenseurs des droits humains (www.frontlinedefenders.org) et vient juste de rentrer d’un séjour à Kaboul où il a rencontré les défenseurs afghans des droits humains et discuté de leur besoins en matière de sécurité.