Des militants lesbiennes, gays, bissexuels et transgenres luttent pour les droits humains en Serbie, Bosnie et Kosovo
Lors de sa récente mission en Serbie, en Bosnie et au Kosovo, Front Line a rencontré des leaders du mouvement pour la défense des droits humains qui travaillent pour l’égalité des droits de la communauté LGBT (Lesbienne, gay, bissexuelle et transgenre) dans la région. Tous ont parlé des pressions et des dangers qu’ils encourent en travaillant sur des questions relatives à la communauté LGBT. Ils racontent leur expérience dans cet article paru dans l’édition de septembre du magazine britannique Gay Times, le magazine gay le plus lu d’Europe.
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Article complet
Article du Gay Times sur une mission de recherche en Serbie, Bosnie et Kosovo.« Vous n’êtes pas à New York ici »
Malgré ses 40 degrés, Belgrade reste une ville froide. Les boulevards sont pleins de gens élégants qui s’observent et regardent le monde défiler devant eux depuis la terrasse d’un café. Bien qu’au premier coup d’œil, Belgrade ressemble à n’importe quelle autre ville se laissant aller au gré de la chaleur estivale, le spectre de la guerre de ce qui était alors l’ex-Yougoslavie n’est jamais bien loin pour autant. Il est certain que le côté obscur de la Serbie n’a pas disparu en même temps que Milosevic et il n’est pas nécessaire de creuser bien profond pour le déterrer.
Front Line, la Fondation Internationale pour la Protection des Défenseurs des Droits Humains, basée à Dublin, a récemment envoyé des délégués en Serbie, en Bosnie et au Kosovo, pour évaluer les risques encourus par les défenseurs des droits humains, et en particulier les menaces qui pèsent sur les groupements féministes, les journalistes et les activistes LGBTIQ (Lesbiennes, gays, bissexuels, transgenres, intersexes et queers).
Belgrade est une ville très agréable pourvu, bien sûr, que l’on reste dans les rangs. Si vous êtes blanc, Serbe, nationaliste, hétéro et orthodoxe, vous devriez être tranquille. Mais si, au contraire, vous tenez vraiment à mettre le gouvernement au défi de juger les responsables des crimes de guerre, ou si vous êtes un journaliste assez stupide pour aller enquêter sur les liens obscurs entre le gouvernement, les grosses entreprises et le crime organisé, alors vous pourriez vous retrouver dans le pétrin. Si vous oeuvrez pour les droits de la femme ou si vous militez pour la communauté lesbienne, gay ou transgenre, alors les risques encourus augmentent de façon exponentielle, surtout si vous franchissez les barrières ethniques…
La société serbe est profondément homophobe et il suffit d’y être ouvertement homosexuel pour s’attirer l’attention de groupuscules de droite ou de groupes néo-fascistes. Bien que la nouvelle Constitution soit un texte législatif généralement jugé progressif, elle ne fait aucune référence explicite à l’orientation sexuelle et la maigre zone de tolérance accordée aux défenseurs des droits humains en général ne s’applique pas aux membres des minorités sexuelles.
Malgré 25 ans d’activisme LGBT, l’homosexualité ne fut dépénalisée qu’en 1994, et seul maximum 10 membres de la communauté LGBTIQ assument ouvertement leur orientation sexuelle, ce qui explique que la pression et les agressions soient principalement subies par un petit groupe de défenseurs des droits humains. Ces derniers mois, des homosexuels ont été régulièrement agressés. Boris Milićević est le directeur de la Gay Straight Alliance et parce qu’il est l’un des rares homosexuels à être ouvertement gay, on lui a craché dessus dans la rue, on a refusé de le servir dans des restaurants, et il s’est fait attaquer. Il s’était rendu, accompagné d’un ami, à une fête dans un restaurant lorsqu’un groupe de skinheads qui l’avait vu à la télévision l’a reconnu et les a attaqués. Ils furent tous deux blessés mais ne purent porter plainte, car la famille de son ami ne savait rien de son homosexualité. Lorsqu’il se plaignit auprès du restaurateur, celui-ci lui répondit « A quoi vous attendez-vous ? Vous n’êtes pas à New York ici ». Un récent sondage parmi la communauté homosexuelle révèle que 70 pour cent des personnes interrogées ont déjà été victimes d’une agression physique ou connaissent quelqu’un à qui cela est arrivé.
Mais il y a de la résistance à cette intimidation. Comme le dit Boris, « il faut que nous nous détachions de ce moment de peur… nous avons choisi notre ligne de conduite. Nous savons que les gens à qui nous avons affaire sont puissants, mais nous comptons sur le soutien du peuple».
Une militante homosexuelle a reçu des menaces de mort au téléphone, mais le message a été relayé sur la porte de son appartement, ainsi que sur les murs de son quartier. Elle en a parlé à la police trois fois, mais ils lui ont à chaque fois répondu que ce n’était pas leur problème. A vrai dire, la seule chose qui semblait les intéresser était de démasquer d’éventuels policiers homosexuels. La seule solution qui reste aux défenseurs des droits des homosexuels est de créer une agitation publique telle que les autorités soient obligées de réagir. En règle générale, les policiers ne pénètrent pas dans les bars gays de Belgrade, mais dans des villes plus petites telles que Nis, ils s’y invitent régulièrement et effectuent des contrôles d’identité, qu’ils justifient en déclarant devoir garder un œil sur tous les « groupes subversifs ». Bien trop souvent, des groupuscules de droite « mettent la main » sur ces informations et certaines personnes voient leur homosexualité révélée au grand jour ou bien se retrouvent sans travail. Il existe même un chapitre de la nouvelle Constitution qui permet aux forces de police d’interdire toute manifestation allant « à l’encontre des valeurs morales ».
L’Association des Femmes en Noir a souvent permis aux transexuels et aux transgenres voulant s’opposer activement aux politiques de guerre de le faire en sécurité, ce qui fait de l’association la bête noire des fractions de droite. En janvier 2007, Violeta Djikanović et Milos Urosevnić se sont fait attaquer par un groupe de skinheads alors qu’ils étaient en train de faire la promotion des droits humains. Un des agresseurs a dit d’Urosevnić: « regarde-moi ce pédé ! C’est une des femmes en noir... ». Au cours de l’agression, Violeta Djikanović fut jetée dans les escaliers et fut blessée à la tête.
Dans la voiture, sur la route entre Belgrade et Sarajevo, une vague de mini-messages arriva. La nouvelle venait de tomber, un homosexuel de Novi Sad (à environ une heure de Belgrade) venait d’annoncer qu’il comptait organiser une gay pride pour coïncider avec le festival musical Exit qui attire à peu près 35.000 personnes de toute l’Europe. Presque immédiatement, les sites internet néo-fascistes ont commencé à grouiller d’e-mails pour savoir comment ils pourraient se rendre tous à Novi Sad « pour tuer les pédés ».
La route pour aller à Sarajevo passe par Srebrenica, Visegrad et Bratunac, respectivement site de massacres, centre de viols et charnier, les souvenirs horribles se mêlant avec contraste au paysage saisissant. Sarajevo est une carte postale, une jolie ville avec ses rues pavées, ses minarets et son bourdonnement de langues étrangères, que viennent de temps à autre contraster des bâtiment criblés d’impactes de balles et les ruines de la Bibliothèque Nationale, autrefois magnifique.
Il semblerait qu’il n’y ait pas de menaces déclarées à l’encontre des défenseurs des droits humains, mais lorsque l’on évoque la possibilité d’organiser une Gay Pride à Sarajevo, on se rend compte, peu à peu, que ce qui fait peur, ce n’est pas tant les actes de violences directs, mais le risque de déclencher une réaction négative qui pourrait s’avérer contre-productive. La Fondation CURE essaye de mettre en place un réseau de groupes locaux à travers la Bosnie-Herzégovine qui permette aux jeunes homosexuels de se sentir en sécurité et qui leur donne, pour le futur, un environnement favorable dans lequel ils peuvent se déclarer ouvertement homosexuels.
Les militants du réseau Q, une branche locale des LGBTIQ, ont récemment publié un livre contenant 25 récits de personnes venant de milieux sociaux différents qui découvrent leur identité sexuelle. Svetlana et Boba expliquent qu’elles ne se sentent pas vraiment directement menacées, avant de raconter qu’elles ont dû quitter leur précédent bureau à cause de problèmes avec les voisins. En tant qu’une des rares membres de la communauté à Sarajevo à avoir déclaré publiquement son homosexualité, Boba ne sort seule que lorsqu’elle est accompagnée de son chien à l’air méchant. « Il est mignon en fait, mais ce qui importe, c’est qu’il ait un air assez méchant pour les gens dans la rue n’osent pas vous approcher ». Les manifestations qu’elles organisent sont relativement discrètes, telles que des fêtes ou des expositions, mais quand les rencontres sont plus populaires, elles doivent mettre en place un système de sécurité. Par le passé, quand leur adresse apparaissait sur le site internet, des groupes néo-fascistes les menaçaient de venir tout casser dans leur bureau. Svetlana s’inquiète pour sa mère qui est plus vulnérable. Récemment, lors d’une conférence publique organisée par un groupe « wahabiste », le conférencier a déclaré que « tous les homosexuels et ceux qui les soutiennent devraient être tués, on devrait les jeter du haut du bâtiment le plus haut ». Bien que la menace ne soit pas clairement formulée pour le moment, l’inquiétude est qu’en s’affichant encore plus auprès du public, les différents groupes religieux s’unissent contre eux. La Fédération Helsinki pour les Droits Humains est une des rares organisations à les soutenir publiquement tandis que certaines féministes nouvelle génération se plaignent que « les gens [les] appellent des lesbiennes ». Un des principaux problèmes auxquels font face les défenseurs des droits humains est le manque de solidarité dans le monde des ONG.
« Il est très facile de se faire tuer au Kosovo ».
Presque tous les bâtiments entre la frontière kosovare et la capitale Pristina sont en cours de reconstruction, et même la capitale en aurait bien besoin. Qesh est une petite organisation luttant pour les droits des homosexuels, mais ils ont choisi de ne pas se faire enregistrer auprès des autorités pour le moment car ils devraient dans ce cas leur présenter une liste de leurs membres. Ils se concentrent principalement sur des campagnes de sensibilisation et voient les menaces à leur égard venir non pas du gouvernement mais de la société. Cependant, il se peut que cette situation change dans le futur; le gouvernement étant actuellement totalement absorbé par la question de l’indépendance du Kosovo.
Lors du nouvel an 2005, deux hommes gays se sont fait tabasser et dévaliser à Pristina. Lorsque les policiers ont fini par arriver, ils se sont montrés insultants et l’un deux a dit « je regrette de ne pas avoir vu ça », avant d'ajouter en arrivant à l’hôpital: « on vous amène des pédés ». Des membres d’un groupe wahabiste ont dernièrement pris pour cible des lieux de rencontre fréquentés par les homosexuels, où un jeune homme se place in situ en attendant que quelqu’un l’aborde. Dans ce cas, les autres sortent de leur cachette armés de bâtons et de couteaux. Bien que la réaction policière soit toujours sporadique, la police au Kosovo vient de faire des discriminations contre la communauté LGBT (Lesbienne, gay, bisexuelle et transgenre) une infraction disciplinaire et ils ont mis en place une unité de liaison indépendante pour que les homosexuels qui se font attaquer ne soient pas obligés de passer par des procédures de police normales. Depuis la mise en place de cette mesure, un officier de police a été renvoyé et plusieurs autres sanctionnés. Cependant, les homosexuels continuent d’être agressés et peu d’entre eux vont jusqu’au tribunal, soit par refus de révéler leur homosexualité, soir par crainte de se faire encore plus harceler. Bien souvent, ces agressions homophobes sont enregistrées comme de simples agressions si bien que le nombre de cas réels est sous-évalué.
Récemment, un jeune homme, le premier à avoir affirmé publiquement son homosexualité à Pristina, s’est suicidé. Il avait fait une apparition dans une émission télévisée pour les jeunes et endurait depuis discriminations et harcèlements à répétition. On avait également refusé de le servir dans un café local, et parce qu’on le considérait comme efféminé, un grand nombre d’homosexuels ne voulaient pas non plus être vus en sa compagnie, de peur de révéler leur homosexualité, si bien qu’il était victime d’une double discrimination. KZ, un défenseur des droits humains, a reçu des menaces graphiques extrêmes signées « couteau aiguisé ». La police a jugé la menace comme n’étant pas sérieuse, et bien qu’ils aient fini par ouvrir une enquête, KZ éprouva le besoin de quitter le pays. Un de ses amis, qui a aussi dû quitter le pays, s’était fait taillader la gorge.
Dans la région, la communauté des LGBT est une de celles qui a le moins de poids politique, avec les membres des minorités ethniques et ceux qui veulent enquêter sur les sévices et les crimes de guerre du passé. Certains Parlementaires, certains médias et certains leaders religieux sont ouvertement homophobes et contribuent à la création d’une atmosphère dans laquelle la violence à l’égard de la communauté LGBT est tolérée, voire même activement encouragée. Il n’est donc pas étonnant que ces agressions arrivent aussi souvent et que les homosexuels réfléchissent à deux fois avant de se risquer à sortir du placard.