Mission de Front Line en Serbie, en Bosnie et au Kosovo

Des femmes en pleurs suite au massacre de Srebrenica

Des délégués de Front Line sont actuellement en mission en Serbie, en Bosnie et au Kosovo, pour rencontrer des défenseurs des droits humains et évaluer les risques auxquels ils sont confrontés. A ce jour, ils ont rencontré des organisations locales de défense des droits humains, des groupements LGBT et des représentants du gouvernement en Serbie. Lire le compte-rendu de mission de Jim Loughran, Chargé de Communication de FrontLine.

La face sombre de la Serbie n’a pas disparu avec Milosevic

Lettre de Belgrade : Jim Loughran © 2007 The Irish Times Jeudi 12 juillet 2007

Lettre de Belgrade : Il est neuf heures du soir et il fait toujours 32 degrés. Les cafés le long des boulevards du centre ville de Belgrade sont remplis de gens mangeant des glaces. La ville qui les entoure change jour après jour. De nouveaux immeubles en verre émergent et remplacent la majesté obsolète du 19ème siècle, et les gens espèrent que l’Union européenne résoudra tous leurs problèmes politiques, sociaux et financiers, écrit Jim Loughran.

Toutefois le passé a la fâcheuse habitude de s’immiscer dans le présent. Les éminents défenseurs des droits humains vous diront que le régime de Milosevic n’a jamais vraiment disparu. Ils iront jusqu’à vous dire qu’ils se sentent plus en danger aujourd’hui sous le nouveau gouvernement de Vojislav Kostunica que du temps de Milosevic. « Au moins, du temps de Milosevic, vous saviez qui étaient vos ennemis », affirme Jelena Djordjevica, une militante pour les droits des femmes. « Aujourd’hui, avec la coalition des partis démocratiques en place, vous ne savez jamais à quoi vous en tenir. Comment peut on dire qu’il y a eu une rupture avec le passé quand les personnes qui ont soutenu et encouragé les politiques de Milosevic détiennent toujours les positions clés du pouvoir ? » La plupart des militants des droits humains vous tiendront le même discours. « Comment pouvez-vous dire que la guerre est finie alors qu’on voit toujours le portrait de Radko Mladic dans certains restaurants de Belgrade, ou qu’on peut toujours apercevoir des personnes accusées de crimes de guerre à la table voisine ? » dit Djordjevica.

Un éminent journaliste d’investigation explique comment il a survécu en dépit de ses dénonciations constantes de la corruption et des liens existant entre le gouvernement et le crime organisé. En réponse, il a reçu des menaces de mort à maintes reprises. « Je survis grâce à la diplomatie secrète. J’ai mon réseau de contacts qui me font savoir quand quelque chose risque de se passer. Ma maison donne sur un parc et il m’est déjà arrivé de penser qu’elle était trop exposée à d’éventuels tirs de snipers, mais j’ai finalement décidé que le degré de risque était acceptable. »

Les journalistes qui dévoilent ce qui se passe réellement dans ce pays sont en danger. « Entre son passé violent et son nouveau futur progressiste, la Serbie ne tient qu’à un fil », dit-il.

Natasa Kandic est une éminente femme défenseur des droits humains en Serbie. Elle est la directrice du Centre de Droit Humanitaire, qui travaille sur les crimes commis pendant la guerre. Il en résulte qu’elle fait souvent l’objet de calomnies et d’attaques diffamatoires dans les médias en tant qu’ennemi de l'Etat et de traître à la nation serbe.

Biljana Kovacevic, du Comité des Avocats pour les Droits de l’Homme, se trouve dans une situation similaire. « Dans la bataille pour l’avenir du Kosovo, le gouvernement serbe a besoin d’un nouvel ennemi à diaboliser et les défenseurs représentent une bonne cible. »

Boris Milicevic est le président de l’Alliance Gay Straight, qui défend les droits des lesbiennes, des homosexuels et des transsexuels, et il est l’une des rares personnes à s’exprimer publiquement en faveur des homosexuels de Serbie.

En conséquence, il a reçu des menaces de mort, a été victime de harcèlement, s’est fait craché dessus dans la rue et s’est vu refusé d’être servi dans des restaurants. Lui et l’un de ses amis étaient à une soirée dans un restaurant lorsqu’un groupe de skinheads l’ont reconnu et l’ont attaqué. Ils ont tous deux été blessés; ils n’ont pas pu porter plainte car la famille de son ami ne connaissait pas son homosexualité.

Lorsqu’il s’est plaint au propriétaire du restaurant, ce dernier lui a rétorqué « à quoi t’attendais-tu ? Nous ne sommes pas à New York ». Un sondage récent dans la communauté homosexuelle a révélé que 70 pour cent des personnes interrogées avaient été agressées physiquement ou connaissaient quelqu’un qui l’avait été.

Un jeune homme a eu la gorge coupée et lorsqu’il a porté plainte publiquement, le nombre d’actes d’intimidation et de menaces qu’il a reçu était tellement important qu’il n’a eu d’autre choix que de quitter le pays.

Mais la résistance à l’intimidation existe. Selon Boris, « nous devons nous sortir de cette période de crainte… nous avons choisi la voie que nous souhaitons suivre. Nous savons que les personnes qui s’opposent à nous ont tort, mais nous comptons sur le soutien des autres. »

Aujourd’hui, c’est le 12ème anniversaire du massacre de Srebrenica. Chaque année, un groupe nommé les Femmes en Noir organise une veillée en mémoire des victimes et lance un appel pour que les auteurs soient traduits en justice. Cette année, j’étais présent et la veillée se déroulait paisiblement jusqu’à ce que la police nous encercle, en nous demandant de rester en ligne et de les suivre. Ils avaient reçu une information selon laquelle un groupe néo-fasciste prévoyait d’attaquer les manifestants en contrebas.

La police a appelé des renforts de sorte qu’à la fin, plus de 100 policiers nous ont escorté jusqu’au bureau, avec du personnel paramédical en stand-by. Alors que nous quittions la manifestation, on m’a tapé sur l’épaule et une voix amicale m’a dit « J’ai entendu dire que tu venais d’Irlande, moi aussi. Je suis venue en Irlande comme réfugié de Srebrenica. Mes deux frères et trente de mes cousins ont été tués ».

Je lui ai demandé s’il était retourné à Srebrenica. « Non, ma maison est en ruine et même si j’y retournais, je me retrouverai face aux gens qui ont tué ma famille. » Selon lui, rien a changé.

Jim Loughran travaille pour Front Line, la Fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits humains.