Analyse du contexte de travail

Il est très important de connaître et de comprendre autant que possible le contexte dans lequel vous travaillez. Une bonne analyse du contexte permet de prendre des décisions en connaissance de cause sur les règles ou procédures de sécurité à adopter. Il est aussi important d’imaginer d’éventuels scénarios pour prendre des mesures préventives lorsque cela est possible.

Cependant, une simple analyse des conditions de travail ne suffit pas. Il faut aussi penser à la façon dont chaque intervention peut influencer la situation et aux réactions des différents intervenants Il est important de considérer les différentes dimensions d’un contexte de travail. Vous pouvez mener une analyse de la situation d’ensemble en étudiant un pays ou une région ; cependant il vous faut par la même occasion comprendre comment ces dynamiques globales fonctionnent à l’intérieur de la zone plus spécifique dans laquelle vous travaillez, c’est-à-dire les dynamiques à petite échelle. Par exemple, les forces paramilitaires d’une zone spécifique peuvent agir bien différemment de ce que faisait apparaître votre analyse de la région ou du pays. Vous devez connaître ces caractéristiques particulières. Il est crucial d’éviter d’avoir une idée arrêtée du contexte de travail puisque les situations évoluent et changent. Les analyses devraient ainsi être revues régulièrement.

Poser des questions, analyser les forces en présence et analyser les acteurs constituent trois méthodes utiles pour l’analyse des contextes de travail.

Poser des questions

Vous pouvez mieux comprendre votre contexte de travail en posant simplement les bonnes questions. Il s’agit-là d’un moyen utile qui entraîne des discussions en petit groupe, mais qui ne peut fonctionner que si les questions sont formulées de manière à trouver facilement une solution.

Prenons, par exemple, le problème du harcèlement par les autorités locales. Si vous formulez votre question de cette façon : "que pourrait-on faire pour réduire ce harcèlement ?", il se peut que la réponse obtenue ne soit qu’une solution à un symptôme : c’est-à-dire au harcèlement.

Par contre si vous formulez la question de façon à l’orienter vers une solution, il se peut que vous trouviez une vraie solution. Par exemple votre question serait : "notre cadre socio-politique est-il assez sûr pour travailler ?", la possibilité des réponses étant ainsi limitée au nombre de deux, un oui ou un non.

Si la réponse est oui, alors d’autres questions seront nécessaires pour identifier et comprendre les éléments cruciaux en jeu pour le maintien de la sécurité. Si, après avoir longuement considéré toutes les activités possibles, tous les projets et toutes les informations, et après avoir étudié la législation, les négociations, et fait des comparaisons avec d’autres défenseurs des droits humains de la région, etc., la réponse est non, alors vous aurez-là une solution à votre problème de sécurité.

Mettre en pratique la méthode des questions :

  • Cherchez des questions qui vous aideront à identifier et à comprendre les éléments cruciaux en jeu pour le maintien de votre sécurité.
  • Formulez des questions privilégiant la solution.
  • Répétez ce processus autant de fois que possible (en créant une discussion).

Questions utiles à poser :

  • Quels sont les problèmes majeurs en jeu dans l’arène sociopolitique et économique ?
  • Qui sont les principaux acteurs liés à ces problèmes majeurs ?
  • Comment nos actions peuvent-elles influencer de manière positive ou négative les intérêts de ces acteurs principaux ?
  • Quelle serait notre réaction si nous devenions, à cause de nos actes, la cible d’un de ces protagonistes ?
  • Notre cadre socio-politique est-il assez sûr pour nous permettre de mener nos actions à bien ?
  • Comment les autorités locales ou nationales ont-elles réagi face à des actions similaires d’autres défenseurs des droits humains ?
  • Quelle fut la réaction des principales parties prenantes face aux activités précédentes ou similaires des défenseurs des droits humains ou d’autres personnes dans le même domaine ?
  • Comment les médias et la communauté ont-ils réagi dans des circonstances identiques ?
  • Etc.

Analyse des forces en présence

L’analyse des forces en présence est une technique qui permet d’identifier visuellement comment les différentes forces favorisent ou empêchent la réussite des actions. Elle identifie les forces de soutien et d’opposition et elle suppose que des problèmes de sécurité sont induits par des forces d’opposition, et que vous pouvez tirer profit des forces de soutien. Cette technique peut être appliquée par une seule personne, cependant elle est plus efficace lorsqu’elle est utilisée par un groupe diversifié avec un objectif de travail clairement défini ainsi qu'une méthode pour y parvenir.

Commencez par tracer une flèche horizontale pointant vers une case. Dans cette case, résumez l’objectif de l’action. Vous obtenez ainsi un point de référence permettant l’identification des forces de soutien et d’opposition. Dessinez ensuite une autre case au-dessus de la flèche centrale. Faites la liste de toutes les forces éventuelles qui pourraient vous empêcher d’atteindre votre objectif dans cette case. Dessinez une case identique pour les forces éventuelles de soutien au-dessous de la flèche. Pour finir, tracez une case contenant les forces dont les intentions restent incertaines ou méconnues.

Après avoir fini le schéma, il convient d’évaluer les résultats. L’analyse des forces opérationnelles vous aide à visualiser clairement les forces auxquelles vous avez affaire. Le but est de trouver des solutions pour éliminer ou réduire les risques générés par les forces d’opposition, en partie grâce à l’aide éventuelle des forces de soutien. En ce qui concerne les forces aux intentions inconnues, vous devrez décider de les considérer ou non comme des forces de soutien, ou de les surveiller constamment afin de déceler les signes d’une opposition ou d’un soutien.

Par exemple

Imaginez que vous appartenez à une organisation s’occupant du droit à l’accès des populations autochtones aux ressources naturelles de leur pays. Nombre de conflits existent entre les différents acteurs qui se disputent l’exploitation de ces mêmes ressources. Vous voulez à présent étendre votre action à une zone voisine où les problèmes sont similaires.

Analyse des parties prenantes

L’analyse des parties prenantes représente un moyen important pour disposer de davantage d’informations lors de la prise de décision sur la protection. Cela suppose d’identifier et de décrire les différentes parties prenantes impliquées et les rapports entre elles, leurs caractéristiques et leurs intérêts en jeu dans le problème de protection en question.

Est considérée comme partie prenante à la protection toute personne, groupe ou institution qui a un intérêt, ou qui est impliqué dans le résultat d’une politique de protection.

L’analyse des parties prenantes est essentielle pour comprendre :

  • Qui peut être considérer comme partie prenante et sous quelles circonstances sa participation intervient.
  • Les liens entre les parties prenantes et la protection, leurs caractéristiques et leurs intérêts.
  • Comment seront-elles concernées par les activités de protection.
  • La volonté de chaque partie prenante à prendre part à ces activités de protection.
Les parties prenantes en matière de protection peuvent être classées de la façon suivante :

Les parties prenantes principales. Dans un contexte de protection, il s’agit des défenseurs des droits humains eux-mêmes, et de ceux avec qui ou pour qui ils travaillent, puisqu’ils ont tous un intérêt primordial dans leur propre protection.

Les détenteurs des obligations, qui sont responsables de la protection des défenseurs des droits humains, comme par exemple :

  • Les gouvernements ou les institutions de l’État (y compris les forces de sécurité, les juges, les législateurs…)
  • Les organes internationaux dotés d’un mandat de protection, comme les organes de l’ONU, les organisations intergouvernementales régionales, les forces de maintien de la paix, etc.
  • Dans le cas d’acteurs armés de l’opposition, ils peuvent être tenus responsables de ne pas attaquer les défenseurs des droits humains (en leur qualité de civils), plus particulièrement lorsque ces acteurs contrôlent le territoire.

Les parties prenantes-clés, qui influencent d’une manière significative la protection des défenseurs des droits humains. Elles peuvent avoir une influence politique ou la capacité à exercer une pression sur les détenteurs d’obligations qui ne remplissent pas leurs responsabilités (comme les gouvernements, les organes des Nations Unies le CICR, etc.) et en retour quelques-uns d’entre eux peuvent être de près ou de loin impliqués dans des agressions ou des pressions à l’encontre des défenseurs des droits humains (comme les entreprises privées, les médias ou les autres gouvernements, etc.). Tout dépend du contexte, des intérêts et des stratégies de chacune de ces parties prenantes-clés. Une liste non exhaustive peut inclure :

  • Les organes des Nations unies (autre que les détenteurs d’obligations).
  • Le CICR (le comité international de la Croix Rouge).
  • Les autres gouvernements et institutions multilatérales (à la fois les donateurs et les décideurs).
  • Les autres acteurs armés.
  • Les ONG (nationales ou internationales).
  • Les églises et institutions religieuses.
  • Les entreprises privées.
  • Les médias.

Lors de la mise au point de stratégies et d’actions, une des difficultés majeures relève du fait que les relations entre ces différentes parties prenantes ne sont pas explicites et sont parfois même inexistantes. Nombre de détenteurs d’obligations, et plus particulièrement les gouvernements, les forces de sécurité et les forces armées de l’opposition, créent ou contribuent aux violations des droits de l’homme et à une absence de protection des défenseurs des droits humains. Certaines parties prenantes, qui auraient partagé les mêmes préoccupations de protection, peuvent avoir des conflits d’intérêts, comme dans certains gouvernements, des organes de l’ONU et des ONG. Ces facteurs, aux côtés de facteurs inhérents aux scénarios de conflit, esquissent une vision d’ensemble complexe du contexte de travail.

Analyse des structures et procédures changeantes

Les parties prenantes ne sont pas des acteurs statiques. Elles entretiennent des rapports entre elles à différents niveaux ce qui engendre un réseau dense de relations. En terme de protection, il est important de dégager et de faire attention à ces relations qui forment et transforment les besoins de protection des individus. Il faut alors se pencher sur les structures et les procédures.

Les structures sont étroitement liées au secteur public, à la société civile ou aux organes privés. On s’y intéresse du point de vue de la protection. À l’intérieur du secteur public, le gouvernement peut être envisagé comme un ensemble d’acteurs avec, soit une stratégie unique, soit des stratégies internes divergentes. Par exemple, des différences d’opinion peuvent apparaître entre le ministre de la Défense et celui des Affaires Etrangères lorsqu’ils discutent des mesures politiques relatives aux défenseurs des droits humains, ou entre le bureau de l’ombudsman et l’armée. Les structures peuvent comporter des constituants variés. Par exemple, une commission intersectorielle (composée de membres du gouvernement, d’ONG, de l’ONU et du corps diplomatique) pourrait être créée pour suivre la situation de protection d’une organisation spécifique de défenseurs des droits humains.

Les procédures sont les chaînes de décisions et d’actions prises par une ou plusieurs structures dont l’objectif est d’améliorer la situation en matière de protection d’un groupe précis. Les procédures peuvent être juridiques, culturelles et politiques. Toutes les procédures ne permettent pas d’obtenir une amélioration de la protection. À plusieurs occasions les procédures de protection peuvent être contradictoires ou s’annuler. Par exemple, les personnes supposées être sous protection peuvent ne pas vouloir accepter une procédure de protection politique proposée par le gouvernement qu’elles considèrent comme une manœuvre déguisée pour les déplacer. L’ONU et les ONG peuvent apporter leur appui à ces personnes lors de cette procédure.

Il existe différentes méthodes pour faire l’analyse des parties prenantes. La suivante adopte une méthodologie directe, source de bons résultats dans l’analyse et dans les procédures de décision.

Lors de l’évaluation des processus de protection il est important de s’accorder un temps de réflexion et d’avoir en tête les intérêts et les objectifs des parties prenantes impliquées.

Analyse des parties prenantes en quatre étapes

1. Identifiez le contexte plus large de protection, par exemple la situation sur la sécurité des défenseurs des droits humains dans une région précise à l’intérieur d’un pays.

2. Qui sont les parties prenantes ? (Plus précisément, quelles sont les institutions, les groupes et les individus pour qui la protection représente une responsabilité ou un enjeu ?) Identifiez et faites la liste de toutes les parties prenantes liées au problème de protection, à travers des séances de réflexion ou des discussions.

3. Recherchez et analysez les caractéristiques des parties prenantes, leurs attributs particuliers, comme leurs responsabilités en matière de protection, leur influence sur les situations de protection, leurs objectifs, leurs stratégies, leur légitimité et leurs intérêts (y compris leur volonté de participer à la protection).

4. Recherchez et analysez les rapports entre les parties prenantes.

Après avoir fait cette analyse, il sera peut-être utile d’utiliser la matrice suivante :

Placez-y la liste de toutes les parties prenantes relatives à la question bien précise de la protection (voir le schéma 2). Inscrivez cette liste dans la première colonne et la première ligne du tableau. Le tableau offre ainsi deux possibilités d’analyse :

  • Pour analyser les attributs de chaque partie prenante (objectifs, intérêts, stratégies, légitimité et pouvoir), suivez la diagonale formée par l’interjection de chaque partie prenante avec soi-même. Par exemple, placez les objectifs, les stratégies et les intérêts des groupes d’opposition armés dans la case A.
  • Pour analyser les rapports entre les parties prenantes, remplissez les cases qui définissent les relations les plus importantes en matière de sécurité. Par exemple, dans la case B les relations entre l’armée et le Haut Commissaire aux réfugiés des Nations unies se rejoignent, et ainsi de suite.

Après avoir rempli les cases les plus pertinentes, vous obtiendrez une vue d’ensemble des objectifs, des stratégies, des intérêts et de l’interaction entre les principales parties prenantes à l’égard du problème de protection.