Gilbert Kalinde Abeli, DRC

Chers Amis, Collègues Défenseurs des Droits Humains,

Vous qui avez accepté de donner du temps et de votre vie à la cause de l’avancement des droits humains à travers le monde, je vous salue.

Le témoignage de cet après-midi, c’est votre témoignage et non le mien. Si je le fais, c’est au nom de vous tous ici présents. C’est également au nom de ceux qui nous ont précédé dans l’au-delà, ceux qui ont perdu leur vie, laisse veuves, veufs, orphelins et orphelines, tout simplement à cause de leur attachement à la transformation du monde.

Parmi tant d’autres, notre pensée va tout droit à M. Sergio Viera de Melo, lui dont l’engagement et la détermination dans l’accomplissement de la tâche dépasse la compréhension humaine. Sa vie est une expérience, une source d’inspiration, une référence et un modèle.

La séquence de cet après-midi est une expérience personnelle qui date du dernier vendredi du mois de janvier 2003. Il paraît vieux, mais toujours d’actualité. Et la fragilité du contexte politique et sécuritaire en RDCongo peut conduire à sa reproduction.

Alors que je revenais d’une maison locale retirer les cartes de prise de vue des personnes ligotées (les mains au dos) –justement le Groupe LOTUS envisageait de mener une campagne tambour battant contre ce phénomène- j’ai été interpellé par un élément de la Police. Il m’a transmis l’ordre verbal de son Chef hiérarchique, d’aller à sa rencontre, à deux cents mètres à peu près du lieu où l’on était.

Arrivé à l’endroit, ce Chef de la Police dont le visage m’était inconnu m’a accueilli avec des reproches sévères. Il m’a taxé de m’être livré à l’extorsion de l’argent des paisibles citoyens en me faisant passer pour un agent de renseignement militaire.

J’ai été alors mis à la disposition de trois militaires bien armés pour m’escorter jusqu’à la résidence du Responsable du Renseignement Militaire. J’ai été accueilli, enrôlé des coups et complètement fouillé. Les photos ainsi que la disquette contenant des données importantes d’investigations ont été détruites.

A partir de ma verbalisation, j’ai vite compris que j’étais placé sous filature depuis un bon moment, surtout que le Groupe LOTUS m’avait confié la tâche de percer le mystère qui entourait la vie des chefs militaires locaux.

En effet, impayés depuis longtemps, où ces autorités tiraient-elles de l’énergie, de la motivation, de l’engagement… pour leur travail et entretenir leurs familles ? Il ne pouvait en être autrement que par l’entretien des réseaux maffieux leur alimentant. D’où, il faillait coûte que coûte identifier ces réseaux et tenter de les combattre.

Il a également été question de mes déplacements en dehors de la ville, lors des campagnes de formation et de conscientisation en milieu rural sans les autorisations administratives requises.

Devant le danger réel qui se présentait, et seul devant le Bourreau, je me suis décidé de m’humilier et de passer à la phase de conscientisation, inspiré par la pensée des Philosophes classes, d’après laquelle la nature de la bonté est insondable et le bien incontournable. Ce malgré, ce chef militaire a persisté dans sa démarche, me dissuadant de m’orienter autrement étant donné que les droits humains étaient de type occidental, incompatibles avec l’évolution actuelle des sociétés africaines. Mes parents reçurent, 48 heures après, la visite de 2 agents de sécurité leur demandant d’exercer une forte pression sur moi sinon leur vie serait mise en danger.

Cette séquence montre à suffisance les difficultés de parcours et la panoplie de mécanismes mis en place par les responsables aussi bien politiques que militaires pour faire obstruction au travail des droits de l’homme. Tantôt l’on vous colle des infractions, tantôt l’on mène des campagnes de dénigrement à la presse, tantôt l’on fait pression sur les proches. Tout cela pour aboutir au déséquilibre moral et psychologique et réduire le degré de militance en faveur des droits humains.

Cette séquence signifie également que quoi que difficile soit la situation , le militant des droits de l’homme est appelé à développer son imagination pour trouver des moyens susceptibles de se sauver ou de se créer un espace de manœuvre.

Nous comptons sur votre solidarite et appui pour la poursuite de notre exaltante et noble tache.

Dublin, 11 Septembre 2003

Gilbert KALINDE ABELI, RDC